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09.09.2005

Vous avez dit intelligent ?

 

Le Marocain fait partie de la race supérieure, ç’est aujourd’hui certain.

Si si, il est intelligent et par auto-proclamation s’il vous plait !

Quarante millions de Salvador Dali dans ce pays ! Record absolu !

Y’a qu’à aller faire un tour dans les rues casablancaises, discuter de n’importe quoi avec n’importe qui et tentez de leur faire dire qu’ils sont intelligents. Sans exagérer, vous avez 90% de chance d’y arriver. Les 10% restant vous parleront d’intelligence pour ne pas paraître prétentieux. Certains, ou même la quasi-totalité vous diront certes, avec leur dégaine de mal propre, que la vie ne leur a pas sourie, que le mauvais œil les suivait comme la guigne ou qu’une sorcière leur a jeté un sortilège etc. … Ils finiront par vous dire, et même pire, par vous faire dire qu’ils sont sacrément intelligents.

Du peuple faible au maillon fort, de l’élite à l’analphabète, un seul slogan : ana dmagh/je suis une tête.

Dans le jargon maritime, ça donne : Ana Bhar / je suis l’océan … Explication :

Rencontre avec un commis de douane, un jour ou il faut être devant la mer, vers 09h27 (le 27, c’est les minutes de retard…) à la description nécessaire : Mal réveillé, à peine remis de la cuite de la veille, pas remis d’ailleurs des cuites de ces 15 dernières années, Abdel-ché-plus-comment est mal rasé, les yeux à peine ouverts, une dentition d’aliène entretenue par dix cafés du matin à trois paquets de casa sports au soir, visage grisâtre mais fière, avec l’envie bien connue de refléter l’apparence d’un homme serein, sûr de lui . Mais ce n’est que la façade de cette personnalité intelligente auto-proclamée du malin commis, peu bénin. Pour info, le commis de douane est atteint de la maladie maligne du corrupteur corrompu, mythomane, cleptomane, névrosé, alcoolique et ‘dépressivement’ fatigué.

Dès qu’il m’aperçoit, son regard me parle et me dit (retransmis de l’Arabe au français grâce au cite altavista.com : « j’adore had les clients qui ne connaissent rien au métier. Je vais t’enculer monsieur avec une de mes bites, la plus petite en l’occurrence, d’abord pour que tu ne sentes rien et ensuite pour revenir me voir avec la certitude que je t’ai sauvé la vie d’une terrible catastrophe que tu n’aurais pu éviter s’en être venu me voir, moi, le commis des commis, l’immensément intelligent, le plus intègre au sein de l’administration des douanes et impôts indirects » . Une invitation (sur mon compte évidemment) suit son amical bonjour - on aurait dit deux vieux potes inséparables - pour aller discuter autour d’un café, dans un café du port, « hda magasin 11 ». On grimpe donc dans ma Fiat et, arrivés à l’entrée d’al marsa, il me demande dix dhs à donner au gendarme-portier pour franchir ce premier cap. Je sors alors dix balles de ma poche et les lui donne. Le gendarme s’approche, me fixe du regard comme si j’étais un terroriste, échange deux trois mots avec le commis, me re-fixe du regard et fait enfin signe de passer. A peine installé dans ce café, ambiance portuaire, les yeux de notre intelligente vedette me parlent encore et me disent toujours « T’es une bonne graine. La récolte risque de me payer, à moi et mes potes de la douane que nous allons tous les deux corrompre, dix jours de 25 tournées de spissial dans mon bar préféré, chez ma copine Hamama, à deux rues du port». Entre parenthèse, les dix balles précédemment échangés contre une entrée au port pour aller boire un café dans un café et discuter, sont passés directement dans la pochette de la chemisette de abdel-ché-plus-comment. En fait, il a du donner cinq dirhams au mec et garder le reste, car j’en suis sûre, il a bel et bien tendu la main au gardien, et moi, faisant celui qui n’a rien vu, réconfortant son égaux d’homme malin et intelligent qui dupe tout ce qui bouge. Car, en lui faisant la remarque, il m’aurait probablement dit qu’il fallait les donner à l’autre gars, à la sortie du port. Donc, plastique !

Nous avons discuté de cette machine qui doit arriver sous peu à Casa et là, il commence à préparer le terrain qui me verra défait par l’intelligence royale des ce fabuleux commis. Résultat des courses : Je paye en plus de la machine, du transport, des frais de transit, 5000 Dhs de corruption qui ferra que ma machine sortira immédiatement après son arrivée à Casablanca. Sinon, je dois attendre dix jours, payer une panoplie de frais annexes, et risquer la saisie de ma marchandise néanmoins légale. Le commis face à moi dit pendant qu’il distribue des bonjours à toutes les personnes qui croisent notre marocaine réunion : « analyse avec moi mon frère, grâce à moi, tu vas économiser de l’argent, du temps, et donc encore de l’argent. Tu es quelqu’un de racé, d’intelligent, tu sais que c’est la meilleure chose à faire monsieur. Vraiment, tu as de la chance d’être tombé sur quelqu’un comme moi, rah je suis al bhar dans le métier, tout le monde me connaît et connaissent les gens que je connais ». Avec cette voix extrêmement bien rodé, son regard me crie : « tu viens de te faire enculer par ma divine manipulation cérébrale ». L’orgasme du commis exprimé par le diabolique sourire face à moi gicle exactement comme vous êtes en train de l’imaginer. Mais, et elle est là la feinte, j’esquive son tir à la Matrix, lui inflige un merci beaucoup avec soulagement, lui explique que j’ai un mail urgent à passer, paye les cafés et le dépose au terminal conteneurs Tarek où il m’explique en chemin qu’il doit sortir 25 boites d’un coups en 45 minutes. On se donne Rdv pour le lendemain.

11h11mn, Arrivée au bureau. Je me pose devant mon écran, repasse le film dans ma tête et me dit qu’il me faut un conseillé d’urgence. Au programme : déjeuner avec mon ami et frère ‘’Hamid Ould Mimid’’, le plus célèbre des mafieux répertorié à ce jour, récemment rentré d’Amsterdam pour business. Alors que j’eu à peine fini de lui conter mon périple extraordinaire au port de Casablanca, il me fixe comme si j’étais un benêt, et de sa voix attendrissante et grave, il me dit : « Si le mec met 10 dhs qu’il devait donner au gendarme-portier dans sa pochette, les 5000 balles, c’est au douanier qu’il va les donner ? Si le mec connaît vraiment toute la jet de la douane marocaine, il a besoin de donner deux balles au portier pour vous laisser entrer au port ? Cela m’étonnerais fort… » conclut-il, sagement.

Ah ! Ce Oueld Mimid, quelle clairvoyance, quel esprit d’analyse, quel mafieux ! Il me conseille de travailler avec un vrai transitaire, quitte à payer le double d’honoraires, au moins tout se passera bien. J’insiste pour travailler avec mon commis, employé d’un grand-oncle à moi, qui a besoin qu’on l’aide en ces temps difficiles.

Je rencontre rammi M’jid à 15 h 42, la sieste ayant durée plus longtemps que prévue. Et là sur un plateau, il me pause une aberration de grand-oncle. Elle disait : « Alorghs, (accent fassi svp) comment tu trouves le déclarant. Tu sais, c’est un génie dans tout ça… bla… bla… bla… » et là, je fais mine de rien, lui dit oui, termine l’entrevue, l’embrasse, lui dit merci, quitte le bureau et me réfugie dans ma fiat, le cœur qui palpite les mains qui tremblent, les nerfs à vifs.

Retour au bureau, 16h29 affiche l’écran de mon poste ’’ user01 ‘’. Je me parle et me dit : « Génie, il a dit que l’autre égale génie. Donc ça veut dire que mon grand-oncle est génie s’il parle de ça, c’est qu’il vie ça, que ses enfants sont génies, leurs amis aussi, leurs épouses aussi, bref, un monde de génies. Incroyable ! ». Je me sens époustouflé par le volume de génie au mètre cube, quand soudain, la raison me choppe en plein vol et m’affirme : « Nooooooooooooooon ! Molière, est un génie. Goddard, Kubrick, Sartre, Balzac, Dali, Picasso, Shakespeare, Mao, Platon et quelques autres. On en répertorie seulement quelques dizaine par siècle et c’est large comme statistiques. C’est eux les g biens, le reste ne compte pas, ou trop peu… » Soulagement, ressaisissement, questionnement… J’éteins mon poste, métro, dodo.

A ce jour, la machine est toujours au port, depuis presque deux mois. Je me suis fait virer de mon ancien taf, et là, je bosse pour mon grand-oncle qui me dit souvent quelque chose qui fait très peur : «… Tu es quelqu’un qui voit loin, d’intelligent, je sais que tu as un avenir certain… » Depuis, je suis insomniaque.

Maintenant voilà, tous les Marocains, dans leur plus fort intérieur se considèrent intelligents, au moins plus que les autres. C’est dans nos gènes. Alors, pour tout vous dire, j’effectue un travail sur moi-même en me disant tous les matins au p’tit dèj. : « Je ne suis pas intelligent, pas intelligent… », comme ça j’arrive à me démarquer de la masse, ce qui fait de moi certes, quelqu’un de pas intelligent, mais au moins, quelqu'un de différent.

Et c’est ça qui compte !

-L-

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18:07 Publié dans Les lettres du Foulozzof | Lien permanent | Envoyer cette note